Ted Turner, fondateur de Turner Broadcasting System, est un entrepreneur qui aime vivre dangereusement. Qui d’autre que lui rachèterait pour 1,6 milliard de dollars une société de production cinématographique aussi déficitaire que Metro-Goldwyn-Mayer ? Qui d’autre prendrait le risque de consacrer cinquante millions de dollars à l’organisation des jeux de la détente entre athlètes américains et russes ?
Robert Edward Turner III est né en 1938 et a passé le plus clair de son enfance à Savannah, en Geargie. Enfant, il dévorait les biographies de grands hommes, de Horacio Hornblower à Alexandre le Grand.
Après s’être essayé sans succès à la pratique des principaux sports, il en retint un qui n’exigeait aucune qualité physique particulière mais qui faisait appel à la réflexion, à l’audace et à la pugnacité – la voile ; sa technique lui valut des surnoms comme « Kid le chavireur » ou « Ted-quille-en-l’air ». Il aimait l’excitation de la régate.
Diplômé d’une école de préparation militaire, Turner présenta sa candidature à Harvard mais n’y fut pas admis. Comme son père tenait à ce qu’il fréquentât un collège de l’Ivy League, il s’inscrivit à Brown University pour étudier le grec ancien. Consterné par ce choix, son père réussit à le convaincre d’opter plutôt pour l’économie. Après deux exclusions provisoires pour des histoires de femmes, Turner finit par être renvoyé de Brown University à la suite d’un chahut dans sa fraternité étudiante.
Quelques années plus tard, Turner entra dans l’entreprise familiale. Son père, R. E. Turner, était un homme d’affaires ambitieux qui avait bâtit une énorme entreprise d’affichage. Mais, en peu de temps, la famille Turner se désintégra – sa sœur Mary Jane mourut, ses parents divorcèrent et son père se suicida.
Celui-ci dans son testament, laissait à Ted la compagnie d’affichage d’Atlanta, mais il avait signé avant sa mort une promesse de vente. Le jeune Turner, déployant l’ingéniosité qui allait caractériser ses entreprises, fit croire aux acheteurs que, en transférant les emplacements locatifs à une autre société, il allait saboter l’entreprise avant que l’affaire ne soit définitivement conclue. Les acheteurs retirèrent leurs billes, et la carrière de Turner était lancée. A la barre de la société, il commença à s’étendre en rachetant des compagnies d’affichage et des stations de radio. Comme ces acquisitions répétées nécessitaient des sorties d’argent et des emprunts énormes, il apprit à se ménager un cash-flow suffisant pour couvrir ses décaissements.
En 1969, à l’occasion d’une fusion avec une petite station de télévision d’Atlanta aujourd’hui dénommée WTBS, il introduisit sa société en Bourse. WTBS fut en 1976 la première station à constituer une chaîne grâce à une diffusion par réseau câblé via satellite. WTBS, qui touchait 36 millions de foyers américains, était en 1986 la plus rentable des chaînes de télévision gratuites Son cash-flow d’exploitation s’élevait à 70 millions de dollars.
Turner ne s’est pas contenté de regarder tranquillement l’argent venir. Il cherche sans cesse à étendre son empire. Malgré le scepticisme des milieux professionnels, il tira parti du cash-flow de WTBS en lançant Cable News Network (CNN) en 1980. Saluée par les professionnels de l’information, cette chaîne d’actualités en continu fut un succès. Cela permit à Turner de créer une autre chaîne de télévision, Headline News. En 1986, ces chaînes d’information étaient largement bénéficiaires.
L’étonnante réussite que montre Turner lorsqu’il lance des entreprises à haut risque n’a rien d’accidentel. Manager vigilant et implacable, il lui arrive souvent de dormir sur le divan de son bureau après avoir abattu dix-huit heures de travail dans sa journée. Avant d’instaurer, l’automne 1986, un comité de management de cinq personnes formé de cadres aguerris de TBS, il supervisait personnellement le fonctionnement et les orientations de la compagnie. La création de ce comité surprit d’ailleurs une personne accoutumée au style de management de Turner : « Il (Turner) ne les aurait même pas laissés boire une bière ensemble, quant à diriger la société, il n’en était pas question. »
Les talents de Turner ne se confinent pas à la salle du conseil de sa société. Sportif audacieux, il a gagné la coupe de l’America en 1977. En 1979, il a gagné la régate de la Fastnet au large des côtes anglaises malgré une mer en furie qui fit quinze morts parmi les concurrents.
A ses propres yeux, Turner est le type même du battant. « J’ai plus d’étoffe que n’importe qui dans l’histoire du monde, aurait-il déclaré. J’ai décroché plus de médailles que quiconque – à âge égal en tout cas. J’ai sans doute plus de dettes que n’importe qui au monde. C’est quelque chose, pas vrai ? »
Qu’est-ce qui le pousse à en vouloir toujours davantage ?
Inassouvi par ses réussites, Turner poursuit un objectif visionnaire : utiliser son pouvoir et sa chaîne de télévision pour peser sur la politique mondiale. Il entend privilégier des sujets comme les armes nucléaires, les atteintes à l’environnement et la surpopulation. Il évoque avec fierté les émissions spéciales de TBS, comme celle organisée autour du fils de Martin Luther King. Aimerait-il devenir président des Etats-Unis ? A cette question, Turner répond : « Les Etats-Unis ne représentent que 5 % de la population du globe. Je fais déjà de la politique mondiale. »
La vision de Turner est à la fois mondiale et à long terme. Comme le disait un dirigeant de CNN, « la pensée de Ted a toujours cinq ou dix ans d’avance. En ce moment même, il vit sans doute en 1995 ». Si Turner a acheté MGM, c’est parce que les droits de diffusion des vieux films et des vieux shows télévisés allaient en augmentant. Bill Bevins, directeur financier de TBS, prévoyait que cela réduirait la marge d’exploitation de 40 % du chiffre d’affaires en 1985 à 10 % en 1990. Turner s’est dit qu’il n’avait plus que deux solutions : prendre le contrôle de CBS pour augmenter son pouvoir de pression ou acquérir sa propre bibliothèque de programmes.
La tentative avortée de prise de contrôle de CBS par Turner, en 1985, lui a coûté 23 millions de dollars en honoraires d’avocats et en conseillers financiers. Mais Turner, avec son optimisme et sa pugnacité inébranlables, considère comme un triomphe l’échec de cette tentative d’OPA. CBS ayant dû emprunter massivement pour faire échec à l’offensive en rachetant ses propres actions. Turner a le sentiment que cela l’a ramenée dix ans en arrière.
Sans transition, il est passé de cette défaite à l’acquisition de MGM. Avec une bibliothèque de 3 650 films celle-ci est pour Turner Broadcasting un remède à l’augmentation des droits de diffusion. Mille de ces films environ ont une valeur commerciale durable et seront diffusés par WTBS. Certains analystes estiment néanmoins que le prix payé – 1,6 milliard de dollars – est trop élevé et a obligé Turner à s’endetter lourdement.
La saga de Ted Turner ressemble à celle de nombreux entrepreneurs, opérant dans des secteurs divers et dans des sociétés de tailles différentes.
Actuellement cet entrepreneur brillant est à la retraite avec une grosse fortune et occupe le 35 e rang au classement Forbes des hommes les plus riches du Monde.
Il consacre sa fortune et son temps à protéger les espèces animales en voie de disparition comme le bison.
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